Cette semaine, je parcours l’Asie pour des séminaires clients. Au programme: 4 villes en 5 jours. L’avion qui m'emmène à Hong Kong est comble. Sur place, le souci d’efficacité ne cesse de m’impressionner, et ce depuis mon arrivée à l’aéroport. Toutes les douze minutes exactement, un train s’arrête pour emmener les voyageurs vers le centre de Hong Kong. Une fois en ville, il est possible de prendre l’un des innombrables taxis Toyota rouges tout droit sortis d’un autre âge pour s’engouffrer dans la circulation. L’infrastructure routière ressemble à un spaghetti et vous vous demandez pourquoi il vous viendrait à l’idée d’acheter une voiture puissante et rapide. Voilà un exemple concret de consommation ostentatoire car les belles carrosseries ne manquent pas. Par souci d’efficacité, les autorités ont opté pour la construction de tout un réseau de ponts piétonniers reliant les espaces de bureaux et les galeries commerçantes de sorte à réduire la nécessité de larges trottoirs et à avoir davantage de mètres carré disponibles pour la construction. À propos des galeries commerçantes justement, Hong Kong est un paradis pour les accros du shopping et notre analyste local du secteur de la consommation m’a d’ailleurs indiqué que la croissance était toujours d’actualité. Néanmoins, le ralentissement est palpable car l’ambiance est très calme le matin au moment du petit-déjeuner à l’hôtel.
L’aéroport international Beijing Capital est époustouflant. Le toit est une gigantesque structure qui, lorsqu’on s’approche du hall central tout aussi gigantesque, offre un splendide effet de plan incliné. Il est encore plus élégant vu de l’extérieur et le bâtiment de l’aéroport ressemble à une aile géante qui s’élève d’un côté au-dessus du paysage et s’y évanouit de l’autre. L’envergure du décor n’est pas incompatible avec l’efficacité: lorsque j’ai atterri à cet aéroport en provenance de Hong Kong, mes bagages attendaient déjà sur le tapis roulant après mon passage au contrôle douanier. En outre, lors de ce contrôle, il y a toujours un petit clavier qui permet au visiteur d’indiquer si le douanier s’est montré très aimable, aimable ou désagréable. Je me demande bien qui oserait enfoncer la touche « désagréable » (à moins de ne pas vouloir entrer en Chine).
La route en taxi vers le centre de Pékin est à couper le souffle. À 11 heures du soir, la circulation est encore dense sur l’autoroute à 3 voies. Les dépassements se font par la gauche ou la droite, cela n’a aucune importance. À une heure aussi tardive, les camionnettes sont encore nombreuses sur l’autoroute. Elles empruntent résolument la voie du milieu et forment ainsi de véritables barrages roulants. Dépasser quelqu’un devient dès lors assez sportif.
La devise en Chine est la suivante: « Nous devons atteindre une croissance du PIB de 8%, coûte que coûte ». En la répétant sans cesse, le gouvernement espère susciter la confiance. Le Premier ministre n’a-t-il d’ailleurs pas déclaré récemment que la confiance était plus importante que l’or et l’argent? Voilà peut-être un conseil à appliquer lors de votre prochaine visite au boulanger: « Ayez confiance dans la conjoncture cher monsieur, je paierai mes croissants plus tard ». La banque mondiale est moins optimiste à cet égard et prévoit une croissance de seulement 6,5% cette année. « Seulement » est une notion assez relative si l’on songe à la contraction de l’activité en Occident mais aussi dans d’autres régions d’Asie, plus dépendantes des exportations. La Chine souhaite atteindre cette croissance de 8% en stimulant les dépenses publiques dans les infrastructures et il est fort probable que les banques seront aussi incitées à octroyer davantage de crédits. En tant qu’investisseur occidental, il convient de garder à l’esprit que la croissance attrayante de la Chine ne profite pas uniquement aux exportations occidentales mais qu’elle peut aussi influencer sensiblement les performances relatives des secteurs en bourse au travers de son impact sur les prix des matières premières (actions cycliques vs défensives). La question est évidemment de savoir s’il s’agira d’un feu de paille ou si l’effet sera plus durable.
L’interdépendance asiatique au niveau du commerce international – j’ai un jour lu dans une étude de la banque mondiale que le disque dur d’un PC comportait des pièces issues de 11 pays asiatiques différents – implique qu'une seule mesure de relance de la Chine aura une incidence bien plus large au niveau régional. Une visite à des clients taïwanais a confirmé cette idée : le pays souffre durement de l’implosion des exportations, le chômage grimpe en flèche tandis que l’Amérique et la Chine sont considérés comme les catalyseurs d’une amélioration de la conjoncture. Une discussion avec un assureur local montre combien les défis se sont uniformisés partout dans le monde: rendements trop faibles au regard du coût des moyens mis en œuvre, nécessité de prendre plus de risques au sein des portefeuilles d’investissement combinée à une certaine réserve au cas où les marchés rechuteraient.
Malgré les performances décevantes des pays asiatiques émergents en 2008 (le découplage par rapport aux économies occidentales n’a finalement pas eu lieu), je reste convaincu que la région d’Asie (hors Japon) demeure intéressante pour l’investisseur dans les prochaines années. La croissance à long terme est légèrement supérieure à celle de l’Occident, les ratios cours/bénéfices relatifs ont diminué par rapport aux marchés occidentaux et, d’un point de vue cyclique, la dynamique sous-jacente de la demande domestique devrait permettre une reprise une fois que les importations dans le monde occidental auront cessé de baisser.
Il est jeudi soir lorsque j’écris ces lignes dans l’avion qui m’emmène de Taïwan à Singapour. L’appareil est bondé et de nombreux voyageurs ont effectué de multiples achats dans les boutiques « duty free » de l’aéroport hors d’âge de Taipei. Visiblement, il était difficile de résister à la tentation d’une rangée quasi infinie de magasins. Les choses rentreraient-elles finalement dans l’ordre? Espérons-le. Quoique, l’hôtesse vient en effet d’annoncer à l’instant au haut-parleur que les participants au programme de voyageur fréquent de la compagnie Singapore Airlines recevaient 5% de réduction sur leurs achats détaxés dans l’avion…
Luttez contre la récession, jouez au lotto !
Ce samedi matin, je me trouve dans le TGV qui se rend de l’aéroport de Paris Charles de Gaulle à Bruxelles. C’est l’occasion de me remémorer la semaine que j’ai passée en Asie. Dans ma note précédente, j’ai parlé de Hong Kong, Pékin et Taipei. C'est à présent le tour de Singapour, où je suis arrivé jeudi soir. Petit coup d’œil sur l’aéroport: à peine sorti de l’avion, le premier panneau que vous apercevez est une publicité tapageuse intitulée « Beat the recession » (Luttez contre la récession), suivie d’un avis proposant d’acheter un billet de lotto avec le slogan « toujours gagnant »! La ville de Singapour même est tout simplement magnifique: très verte, très propre et très éclairée le soir (même les grues de chantier et du port). Pour quelqu’un qui vient d’Europe, où il fait froid, la température est bien entendu aussi un élément très appréciable.
Le 64e et dernier étage du Republic Plaza Tower, où un petit-déjeuner a lieu vendredi avec la presse locale, offre une vue époustouflante de la ville et du port de Singapour. Le travail est très simple pour l’analyste de conjoncture local: il suffit de venir à cet endroit le même jour de chaque mois et de compter les bateaux qui sont à l’ancre. « À l’ancre » signifie ici « vide » car il n’y a pas de travail et les bateaux ne peuvent naturellement pas bloquer les quais. Les bateaux à l’ancre étaient légion, ce qui n’est pas étonnant vu l’effondrement du commerce international et l’importance des exportations pour l’économie singapourienne. La croissance négative est cette année évaluée entre -6% et -8%. Il est dès lors inquiétant de constater que de nombreux nouveaux bâtiments sont encore en chantier.
Néanmoins, le sentiment ambiant suggère qu’une fois le commerce international stabilisé, la croissance asiatique remontera relativement vite: la croissance sous-jacente des dépenses domestiques reste solide et, contrairement aux États-Unis et à plusieurs pays d’Europe, l’Asie n’est pas confrontée aux problèmes de la dette publique et des ménages. Lorsque j’ai fait part de cette impression aux participants à un déjeuner-débat, tous étaient d’accord. Ouf! Autre point rassurant: ils étaient une majorité à penser que les Bourses seraient en hausse à la fin de cette année bien qu’il n’y eu pas de réponse claire quant à savoir si la performance des marchés asiatiques serait supérieure à celle de l’indice S&P.
Après une autre série de conference calls et de réunions avec nos équipes d’investissement locales, je reprends le taxi vers l'aéroport dans la soirée. J’ai rarement vu un chauffeur de taxi aussi heureux au travail. Il n’a encore jamais dû payer d’impôts car il se trouve en deçà du seuil minimum imposable et a acheté un appartement il y a plusieurs années avec l’aide de l’État. L’autoroute menant à l’aéroport se situe sur un terrain gagné sur la mer il y a plusieurs décennies. La route est belle et entourée de verdure, de grands arbres trônant fièrement sur la berme centrale. À un moment donné, nous arrivons sur une longue route rectiligne où les arbres de la berme centrale ont été remplacés par des arbustes. Il s’avère que ces derniers peuvent facilement être déplacés pour créer une large piste d’atterrissage de réserve à six voies pour les avions de combat de l’armée de l’air singapourienne stationnés à l’étranger. Pour s’assurer que j’en saisisse bien l’utilité, le chauffeur me demande si j’ai vu le film « Pearl Harbor » où une grande partie de la flotte américaine du Pacifique est détruite d’un seul coup. Il ajoute que la piste de réserve a déjà été testée une fois, avec succès. Un bel exemple de « business continuity planning » (plan de continuité des opérations). Lorsque je lui tends un pourboire pour le remercier de toutes ces explications, il s’exclame de joie : « C’est mon jour de chance» !
J’ai atterri ce matin à Paris et patiente comme toujours longuement dans la file du contrôle douanier. Pourquoi seuls deux guichets sont ouverts à 6 heures du matin pour contrôler les ressortissants de l’Union européenne qui ont pris un long vol de nuit alors qu’il est tout à fait possible d’évaluer le nombre de passagers prévus à l’arrivée? Pour les non-ressortissants de l’Union, la file d’attente est encore plus longue malgré douze guichets ouverts. Voilà qui ne donne pas vraiment une image très accueillante de l’Europe. Pour passer le temps, je prends un exemplaire du journal « Le Figaro » que j’ai reçu dans l’avion et commence à lire l’article qui accompagne les photos des grandes manifestations contre la crise en France. Verrons-nous un jour ici aussi des panneaux intitulés « Luttez contre la récession, jouez au lotto »?
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